Courrier à Emmanuel Macron sur la situation des MNA sur le Département

2 février 2020
Courrier à Emmanuel Macron sur la situation des MNA sur le Département

Devant la gravité de la situation des mineurs non-accompagnés (MNA) sur le Département, Alain Lassus, Président du Département de la Nièvre a décidé d’écrire au Président de la République, Emmanuel Macron.

Par ce courrier, Alain Lassus, annonce la décision qu’il a prise à propos de l’accueil des mineurs non-accompagnés (MNA) dans la Nièvre.

À compter du 2ᵉ trimestre 2020, l’Aide Sociale à l‘Enfance de la Nièvre ne prendra plus en charge que les enfants dont le Département est assuré qu’ils auront la possibilité de poursuivre leur intégration qu’ils ont débuté sur le territoire.

Pour votre information, ce courrier est également adressé à Christophe Castaner, ministre de l’Intérieur, à Adrien Taquet, secrétaire d’État chargé de la protection de l’enfance, madame la Préfète de la Nièvre, Sylvie Houspic.

Les présidents de département ont été informés de ce courrier.

"Monsieur le Président de la République,

"Nous sommes avant toutes choses les enfants des Lumières". Ce sont vos propres mots. Je sais, et je vous en remercie, que vous prendrez donc le temps de me lire et, j’espère, les décisions me permettant d’exercer mes fonctions en accord avec l’idée que je m’en fais et en accord avec mes convictions les plus profondes.

Vous me confiez dans le cadre de l’Aide Sociale à l’Enfance, la prise en charge des mineurs non accompagnés plus communément appelés MNA. Vous savez qu’en me confiant ces enfants vous faites de moi leur tuteur. Une immense responsabilité que j’assume pour faire d’eux, aussi, des "Enfants des lumières".

Avec les services du Département que je veux devant vous et les Nivernaises et les Nivernais remercier pour leur compétence, leur bienveillance et leur abnégation, j’essaie d’en faire des femmes et des hommes qui sauront trouver leur place dans notre société.

Je suis aidé par des familles d’accueil, par les agents départementaux, par les établissements scolaires et les Centres de formation des apprentis (CFA) du département, par les employeurs qui me font confiance.

Parce qu’on les a déposés au seuil de la porte de mon Département, des familles leur ont ouvert les bras. Les bras grands ouverts d’une solidarité toute nivernaise qui a fait, des siècles durant, de notre terre, de celle du Morvan en particulier, une terre nourricière.

Et voyez-vous, sans verser dans l’autosatisfaction, je considère que nous avons construit de la réussite et aussi, avec beaucoup de fierté, de nouveaux possibles petits Français. L’immense majorité de ces enfants est bien intégrée dans son milieu de vie. Les familles d’accueil sont à ce point attachées à ces jeunes que beaucoup souhaitent les garder. Ils se sont parfaitement adaptés à leurs milieux professionnels en choisissant des métiers en tension dans notre département et beaucoup des artisans qui les forment aimeraient pouvoir leur proposer des CDI.

Je me plais à dire que grâce au travail de tous, sans oublier les associations qui nous aident, nous sommes à la pointe de ce que devrait être une intégration réussie de jeunes migrants sur le territoire.

Depuis quelques mois, quand ces jeunes arrivent à la période charnière du passage à la majorité, je constate qu’il n’y a plus, ou quasiment plus, de délivrance de permis de séjour sur le territoire.
En 2019, sur 23 jeunes atteignant la majorité et ayant fait une demande de titre de séjour, 18 se sont vus notifier une Obligation de quitter le territoire Français (OQTF), 4 sont en attente du traitement de leur demande et 1 seul s’est vu autoriser à rester sur le territoire Français.

Cela aboutit à une situation tragique, inacceptable humainement pour moi, contraire à toute la force de mes idées, renforcées par une vie au service de la médecine. On me demande de prendre en charge les enfants. Vous connaissez tous les risques qu’ils ont pris pour arriver chez nous et ils savent maintenant qu’à leur majorité ils auront 90% de risques d’être reconduits quelque part ou de retourner à la clandestinité. Je ne veux plus être le complice d’une politique humainement intolérable. J’ai donc décidé qu’à partir du 2ème trimestre, l’Aide Sociale à l’Enfance de la Nièvre ne prendra en charge que les enfants dont nous serons assurés qu’ils auront la possibilité de poursuivre sur notre territoire ce qu’ils auront commencé avec nous, c’est à dire leur intégration.
Je demande des engagements écrits enfant par enfant.

Et je veux vous aider à accepter ma demande en vous fournissant quelques chiffres. La Nièvre compte 207.000 habitants. Elle est en déprise démographique et ne ressent absolument pas cette idée "de grand remplacement" qui alimente les colères et les haines.

La Nièvre subit, comme d’autres départements, le phénomène des métiers en tension. Mais la Nièvre est surtout, comme je vous l’écrivais, riche d’une grande tradition d’accueil. Et quand j’évoque des enfants migrants confiés à l’Aide Sociale à l’Enfance, je ne parle que de quelques dizaines (88 en 2018 et 90 en 2019).

Voilà, Monsieur le Président, j’exercerai mon droit de retrait quand l’Etat exercera, lui, son droit de rejet sur cette politique scandaleuse. Je ne peux pas être le tuteur de jeunes qui savent d’avance que tout ce qu’ils font comme efforts et que tout ce que nous dépensons comme énergie et moyens ne sert à rien. Qui savent qu’ils retourneront à l’enfer dont nous avons pu les épargner quelques courtes années mais qu’ils n’ont jamais oublié.

Monsieur le Président, vous comprendrez sans aucun problème que je rendrai publique cette lettre compte tenu de la décision (toute personnelle) que je prends pour le compte de l’Aide Sociale à l’Enfance de mon département.

Je vous prie d’agréer, Monsieur le Président de la République, l’assurance de ma haute considération.

Alain LASSUS

Président du Conseil départemental de la Nièvre"

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